Dans un article récent, le CSIS (Center for Strategic and International Studies) intitulé « Europe Needs an ASAP Program for Air Defense » et publié en mars 2026, Max Bergmann, Otto Svendsen et Jonathan Burchell étudient les enjeux de la défense anti-aérienne européenne.
L’article part d’un constat alarmant : la vulnérabilité critique des stocks occidentaux de défense aérienne, exacerbée par les conflits simultanés en Ukraine et, plus récemment, au Moyen-Orient (conflit américano-iranien). Cette double pression a révélé une fragilité structurelle dans l’approvisionnement en intercepteurs. Le CSIS souligne que l’Europe ne peut plus compter exclusivement sur les États-Unis pour ses besoins en défense aérienne, car Washington doit désormais prioriser ses propres stocks et ses engagements sur d’autres théâtres d’opérations. Cette pénurie potentielle d’intercepteurs de fabrication américaine met en péril non seulement le soutien à l’Ukraine, mais aussi le réarmement de l’Europe face à la menace russe.
Pour répondre à cette crise, les auteurs préconisent le lancement urgent d’un programme industriel de « choc », baptisé « ASAP pour la défense aérienne » (ASAP for Air Defense). Ce modèle s’inspire directement de l’Action de soutien à la production de munitions (Act in Support of Ammunition Production – ASAP) lancée par l’Union européenne en 2023 pour les obus d’artillerie. L’objectif est de canaliser massivement les fonds de l’UE pour augmenter les capacités de production des systèmes de défense antiaérienne et antimissile de fabrication européenne. Cela permettrait de passer d’une gestion de crise à une stratégie de production industrielle de défense souveraine et pérenne.
Le rapport identifie des systèmes européens spécifiques qui doivent être au cœur de cet effort, tels que le SAMP/T (franco-italien), l’IRIS-T (allemand) et le NASAMS (co-développé par la Norvège). L’idée est de réduire la dépendance technologique vis-à-vis des fournisseurs américains pour les systèmes de moyenne portée et de défense contre les missiles de croisière. En standardisant la demande et en offrant des garanties d’achat à long terme aux industriels via le budget de l’UE, l’Europe pourrait enfin atteindre une économie d’échelle nécessaire pour concurrencer les capacités de production russes, qui ont été massivement réorientées vers l’effort de guerre.
Un autre point crucial est l’inefficacité économique actuelle de la défense aérienne. L’utilisation d’intercepteurs coûtant plusieurs millions de dollars (comme les missiles Patriot) pour abattre des drones russes ou iraniens low-cost est jugée insoutenable à long terme. Cette « asymétrie des coûts » épuise les stocks de missiles sophistiqués indispensables contre les menaces haut de gamme (missiles balistiques et de croisière avancés). Le programme ASAP proposé viserait donc non seulement à produire plus, mais aussi à diversifier les solutions pour inclure des systèmes plus rentables face aux essaims de drones.
Enfin, le défi de l’Europe n’est pas tant un manque de technologie — les systèmes européens sont parmi les plus performants au monde voire meilleurs que leurs équivalents étatsuniens— mais un manque de passage à l’échelle industrielle. La fragmentation nationale des marchés de défense et la lenteur des processus décisionnels européens sont les principaux obstacles. En adoptant un programme de type ASAP pour la défense aérienne, l’UE enverrait un signal fort à Moscou sur la durabilité et la permanence du soutien à l’Ukraine et sur la crédibilité de sa propre architecture de sécurité, tout en se préparant à un avenir où le parapluie protecteur américain pourrait être moins disponible.
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